Ma Diagonale 2012

 

En 2009, avec l’équipe de trail de Bon Pied Bon Œil, j’avais tenté une première fois cette Diagonale des Fous.
Mon entrainement avait été très axé sur la course à pied, plus accessoirement sur la montagne et les randos courses.
Résultat : fin de l’aventure à mi-parcours, à Cilaos, avec un bon chrono de 18h mais une douleur à la cuisse qui me servi de prétexte à l’abandon.

En 2012, fort de cette expérience, je décidais donc de tenter à nouveau l’aventure.
L’entrainement était, cette fois ci, très axé sur les sorties en montagne et plusieurs week-end chocs de randos courses (montée en marchant, descente en courant).
Mentalement, je me suis également bien préparé puisque je me projetais régulièrement sur la course et m’apprêtais à souffrir mais à finir.
Seule inquiétude, une contracture chronique au mollet droit qui pouvait venir contrarier mes plans.

Et cette année, il s’agissait en plus de fêter le 20ième anniversaire de l’épreuve ; les organisateurs devaient donc nous gâter avec une distance, jamais atteinte jusqu’alors,
de 170km et un dénivelé positif de 10845m.

Le parcours et le profil de la Diagonale des Fous.

Profil du GRR

 

Petite anecdote : ayant été le premier à retourner mon certificat médical à l’organisation, j’avais le dossard n°1. Ceci ne faisait qu’ajouter à la pression
que j’avais déjà mais avec un tel parcours, rien n’était fait.

Le départ a eu lieu le jeudi 20 Octobre à 22h à Cap Méchant, au Sud de l’Ile de la Réunion dans une ambiance très festive, l’Ile toute entière vivant
pendant 3 jours au rythme de la course.
Les télévisions locales couvrent en permanence l’épreuve et de très gros moyens sont mis en œuvre pour suivre l’évènement au plus près.

 

Départ

 

Départ

 

Mes amis trailers de Bon Pied Bon Œil me suivaient de près par téléphone et sms.

Craignant que mon mollet droit ne fasse des siennes, je décidais de partir en queue de peloton pour ne pas risquer de me laisser entraîner par un rythme trop rapide
et de réveiller ma contracture qui survient toujours (quand elle se manifeste) durant la première heure de course. Cela m’exposait à faire la queue, à de nombreux endroits, dans la montée vers le volcan
car il y a de nombreuses monotraces et des pointages où trop de monde arrive en même temps.

Mais mon seul objectif était de terminer et je pouvais donc me permettre de perdre un peu de temps dans cette montée ; il resterait suffisamment de distance et de temps ensuite pour trouver mon rythme de croisière.
J’attaquais donc la course assez lentement, mais commençais déjà à remonter petit à petit des concurrents lorsque le chemin le permettait.
Le mollet tenait bon, bien que la pluie se soit invitée 1km après le départ pour ne pratiquement plus nous quitter pendant 24h.

Nous étions 2662 concurrents au départ. Mon premier pointage officiel à Foc Foc, au 29ième km, me situait en 1782ième position (classement que je ne connaîtrait qu’à l’arrivée).
Au 35ième km, j’étais 1725ième, les sensations étaient bonnes et je trottinais dés que cela était possible. Or, la boue vint rajouter à la difficulté et rendait les appuis très aléatoires.
Les ravitaillements se succédaient environ toutes les 3 heures de course. Je m’arrêtais 10 à 15mn à chaque fois pour m’alimenter, faire le plein d’eau et changer de chaussettes environ toutes les 6 heures.

Volcan

Montée au volcan

 

La plaine des sables.

La plaine des sables

Du côté de piton Textor

Du côté de Piton Textor

En face à droite le piton des neiges et à gauche le grand Bénare

Piton des neiges et Grand Benare

 

Le refuge du piton des neiges, juste avant la descente sur Cilaos.

Refuge du Piton des neiges

Réglé comme un métronome, je continuais ainsi et mon classement m’amenait successivement aux places suivantes : 1527ème, 1474ème, 1231ème
et j’arrivais à Cilaos au 72ème km en 18h21mn56s en 1164ème position et avec 3990m de dénivelé positif dans les jambes.
Les textos de mes proches et de mes supporters de BPBO, qui me suivaient sur le site de l’épreuve, commençaient à arriver et m’encourageaient dans la poursuite de mon périple.

Descente vers Cilaos.

Descente vers Cilaos

Mon seul objectif était de terminer mais la remontée que j’avais amorcée donnait du piment à la course et tenait en haleine mes supporters
qui étaient régulièrement alimentés par mes temps et mon classement. Par ailleurs, au fil des ravitaillements, je voyais s’éloigner un peu plus à chaque fois les barrières horaires,
ce qui me permettrait de m’arrêter plus longuement quand la fatigue l’exigerait. Je n’avais aucune information officielle sur mon temps et mon classement.
Seuls les textos que je recevais me faisaient comprendre que je remontais régulièrement dans le classement.

Les sensations étaient toujours bonnes, le moral aussi, les pieds tenaient le coup et un arrêt de 45mn me permis de me restaurer et de me changer entièrement.
Il fallait repartir pour affronter la deuxième nuit.

Pour moi, commençait alors l’inconnu :

            - je n’avais jamais été au delà de Cilaos,

            - serais je obligé de m’arrêter pour dormir ?

            - les pieds et les jambes allaient’ils tenir ?

            - je n’avais jamais dépassé les 100km …..

Après Cilaos, direction le col du Taïbit.

Après Cilaos

Et pour repartir, une longue descente avant d’attaquer une interminable montée vers le col du Taïbit. Tel un métronome, je gardais mon rythme, parfois seul mais le plus souvent en petit groupe de 3 ou 4.
La nuit s’invita très tôt et l’arrivée au col (2080m) me fit basculer dans le cirque de Mafate.
La vue permettait de distinguer de nombreux sommets tout autour de moi et des lumières en contrebas vers lesquelles je devais me diriger.
Et me voilà donc reparti en trottinant dans une belle descente qui me permis d’arriver à Marla (1580m), après 85km de course, à 21h30.
J’étais alors à mi-parcours, à la 809ème place avec un dénivelé positif cumulé de 5370m.

Une forte ébullition régnait à ce ravitaillement, de nombreux coureurs étaient allongés un peu partout, emmitouflés dans leur couverture de survie pour tenter de dormir.
Pour ma part, un quart d’heure de pause, ravitaillement, changement de chaussettes et c’était reparti vers le cirque de Salazie. Il fallait pour cela franchir le col de Fourche à 1930m
et redescendre vers le  Sentier Scout, puis Ilet à Bourse et Grand Place les Bas.

Le profil de la course, qui figurait au dos de notre dossard, montrait entre 2 ravitaillements une montée ou une descente continue mais en fait il n’en été rien.
Il y avait toujours entre 2 points une succession de montées et de descentes qui globalement respectaient le profil de la course.
Les pourcentages étaient parfois très raides et j’étais maintenant le plus souvent seul.

J’arrivais enfin à Grand Place les Bas après 104 km de course à 4h29 en 578ème position.

Les pieds commençaient à s’échauffer et je décidais de me rendre à l’infirmerie pour faire un état des lieux.
Tout allait relativement bien, des ampoules allaient probablement arriver dans les prochains kilomètres et il allait falloir gérer la course avec,
mais les infirmiers m’indiquaient que, par rapport à de nombreux concurrents, j’avais plutôt bien soigné mes pieds.

Je repartais donc en sachant que dans l’heure suivante le jour allait se lever et que la course allait donc prendre une tournure plus agréable puisque l’on voyait les étoiles, ce qui laissait présager d’une journée ensoleillée.

C’était reparti pour la Roche Ancrée, en bas et donc en remontant d’abord (bien entendu) de quelques centaines de mètres (340 exactement) vers Grand Place les Hauts pour mieux redescendre vers la Roche Ancrée.

De là, le profil officiel de la course indiquait un dénivelé de près de 1500m jusqu’au Maïdo avec un ravitaillement intermédiaire à Roche Plate.
La pente était très raide et la vue sur le rempart du Maïdo très impressionnante. Je me demandais par où nous allions pouvoir passer tellement ce rempart semblait droit et infranchissable.
Le sentier était parfois très aérien et toujours très raide . J’effectuais la montée sous une très forte chaleur et ne cessais de m’hydrater.
Les Réunionnais étaient très nombreux sur ce parcours et multipliaient leurs encouragements, aidant ainsi à se surpasser.
J’arrivais finalement au poste de Maïdo Tête Dure (121ème km, 8600m de dénivelé positif cumulé)  à 10h57 en 516ème position et avec des ampoules aux deux pieds
et un gros coup de chaleur récupéré dans la montée du Maïdo. Mais le moral était toujours au beau fixe
et le mental ne me faisait pas perdre de vue mon objectif : aller au bout de mon rêve, justifier les mois passés de préparation et finir la course.
Mais il restait encore prêt de 50km à parcourir avec de belles montées et descentes.

 

Piton Maïdo, une belle montée en perspective.

Piton Maïdo

 

L'arrivée au sommet du Maïdo.

A l'arrivée du Maido

Et pour commencer, une interminable descente (avec comme toujours une succession de montagnes russes) vers Rivière des Galets
où je décidais de m’arrêter prêt d’une heure, le temps de me restaurer et de me changer entièrement, après avoir récupéré
mon second sac d’assistance.

Le cirque de Mafate vu du Maïdo.

Le cirque de Mafate

 

Après la rivière des Galets.

La rivière des Galets

Sur le chemin Ratineau avant l'arrivée à la Possession.

Chemin Ratineau

Je ne pouvais plus trottiner et me contentais d’un rythme de marche soutenu, sans trop penser à mes ampoules.
J’arrivais à la Possession (15m) de nuit à 20h18 en 485ème position après 46h18mn et 21s de course (9580m de dénivelé positif cumulé).

La cible était verrouillé : le Stade de la Redoute. Les jambes tenaient le coup, le sommeil commençait à se faire sentir mais sans plus, je ne devais plus penser à mes pieds,
je continuais à boire, à m’alimenter, à me restaurer aux ravitaillements (juste ce qu’il fallait) de manière régulière, ce qui me permis de ne pas avoir un seul coup de barre.

J’attaquais alors le Chemin des Anglais par une montée très raide au départ.
Ce chemin est constitué de pavés difformes sur lesquels il faut anticiper à chaque pas sur la façon de poser ses pieds, tellement ces pavés sont irréguliers.
Un éboulis aurait été une balade de santé à côté de ce chemin.

Et pour aller de 15m d’altitude à la Possession à 10m à La Grande Chaloupe, rien de tel qu’un petit tour en montagne pour mieux apprécier la descente…
C’est pas pour rien qu’elle s’appelle La Diagonale des Fous !

J’arrivais finalement, après avoir maudit ce foutu chemin, à La Grande Chaloupe. A peine 10mn de pause et c’était reparti pour la suite du Chemin des Anglais mais beaucoup plus facile cette fois ci.
La montée était longue et régulière et tout là haut, c’était le Colorado et la descente sur l’arrivée.

Je pensais à mon intégrité physique, à mes enfants et faisait une profonde introspection ; ces moments étant propices à ne penser qu’à l’essentiel : que la vie est belle.

Je reprenais mon périple après mon petit quart d’heure de pause à Saint Bernard et arrivais au poste du Colorado à 1h39 du 3ième matin depuis le départ, en 479ème position après 51h39mn05s et 165km de course.

Il ne restait plus que 5km mais de descente avec 3 belles ampoules à chaque pied. Je descendais en marchant sur des œufs, d’un pas qui n’avait rien d’assuré

mais je finissais quand même en courant à 3h19 après 53h19mn et 39s de course en 474ème position. Je venais de faire 170km et 10845m de dénivelé positif et négatif
et j’avais enfin mon maillot de finisher avec la mention « J’ai survécu » et la médaille de la course.

L'arrivée au Stade de la Redoute.

L'arrivée au stade de la Redoute

 

Le maillot de finisher "j'ai survécu" et la médaille.

Le maillot "J'ai survécu" et la médaille

 

 

Tableau des passages et des classements.

Tableau Patrick

 

Je n’en revenais pas. Malgré l’heure tardive, mes amis trailers de BPBO m’appelaient pour me féliciter ayant suivi ma course sur internet.
Je venais d’accomplir l’impossible, je n’étais pas exténué ; fatigué, oui mais totalement lucide. Pas de taxi ou de bus, à cette heure là, je devais donc remonter à mon hôtel à pied.
Une demi heure plus tard et 150 m plus haut je retrouvais ma chambre, la douche, je soignais mes ampoules, belles mais sans plus et tombais dans les bras de Morphée.
Je n’avais pas dormi depuis plus de 67 heures et je venais de découvrir ce dont mon corps et mon mental étaient capables. Une véritable aventure à la découverte de soi.

Formidable épreuve qui me laisse des souvenirs et des images plein la tête, qui force au respect et à l’humilité, qui vous ramène à l’essentiel et donne un sens à beaucoup de choses.

Merci à tous ceux qui m’ont soutenu. Je suis fier de ne pas les avoir déçu et je dédie cette épreuve à mes trois enfants qui m’ont donné la force de survivre…